(re-Jets anticipés _ password : helicon)PARIS (Asile-sim), 23 Novembre 2009Düne et Bird me regardèrent, las. c'était la vingt-cinquième prise, au moins. avortée, une fois de plus. quand je leur proposai de faire une pause et d'aller boire un verre dehors, je crus un instant qu'ils n'auraient pas la force de se lever de leur chaises. Düne m'en voulait, je crois. il trouvait mon obstination ridicule, c'était évident. moi-même, je ne comprenais pas vraiment ce perfectionnisme outrancier qui m'habitait alors. limite je me sentais mal à l'aise. et ce, donc, pour deux raisons, liées par leur antagonisme et, de ce fait, des plus paradoxales.
la stagnation sur cette foutue scène m'exaspérait. je pense que j'avais absolument besoin de la "dépasser" pour me sentir à nouveau en confiance dans le projet. et là, je ne ressentais nullement l'exaltation de l'artiste en plein acte créateur. non, ça me rappelait plutôt l'époque, pas si ancienne que ça, où je déversais tourments et mal-être dans des jets rigides de poésie moyenne. lorsque j'écrivais ces trucs, un intense dégoût siégeait en moi. un dégoût du monde, de l'existence et même (et surtout) de cet ultime recoin qu'était l'écriture. j'y étais acculé, de façon méprisable, c'était sans doute pour cela que je la détestais ainsi, au lieu de m'y retrouver comme dans havre salutaire. voilà, c'était aussi ce que je ressentais là, dans cette cave, alors que je m'entêtais à tourner la scène n°4 du scénario,
version remaniée. et au fil des tentatives, le perfectionnisme grandissait, malsain, comme s'il se nourrissait de cette velléité à passer à la suite.
Düne avait aussi bossé sur le remaniement des
Chroniques. il semblait quant à lui satisfait de nos prestations et tentait de m'expliquer, lorsque je décrétais qu'il fallait reprendre, que la version actuelle était convenable et que c'était lors du revisionnage complet des scènes retenues, avant le montage, que l'on serait plus à même de juger de la médiocrité de telles ou telles parties, qu'il faudrait alors reprendre.
je concevais ça parfaitement. mais je ne sais pas, un sentiment d'infériorité vis-à-vis de lui peut-être, un orgueil teinté de susceptibilité me poussaient à lui prouver que ma vision des choses était la bonne et qu'elle servirait même d'étalon pour la revue finale. d'autre part, la scène n°4 me tenait particulièrement à coeur. j'avais en effet travaillé dessus là-bas, à Midgard-exp, avec TomTom et Ben. une des rares que nous avions filmées, et encore, pas complètement. une partie avait été tournée dans cette vieille baraque, quelque part dans la ville. on devait tourner le reste au bord de la mer, sur la lande, mais avant qu'on puisse, il y avait eu ces problèmes avec l'Usine. bref, je me rappelle encore des prises, au bout du comptoir d'aluminium, avec la menace du hachoir. il n'y avait plus de ça ici. avec Nias Düne, nous avions voulu déshabiller l'oeuvre de toutes ces petites choses qui l'ancrent dans un contexte. ça peut paraître ridicule d’affirmer cela, au premier abord, puisque l'auteur n'insère-t-il pas tous ces détails délibérément, pour envelopper telle ou telle scène dans un contexte spatio-temporel tacite ou tout du moins pour tenter de l'y relier.
a contrario, nous voulions nous défaire de cette démarche. à vrai dire, il ne s'agissait pas de créer une oeuvre (dans le sens de l'extraire des limbes de l'imagination) mais plutôt d'en continuer une, et même de se la réapproprier, dans un contexte différent justement. et dans cette optique, il nous semblait nécessaire de supprimer tous les à-côtés qui polluaient, pour ainsi dire, la trame principale, tous ces artifices que nombre d'écrivains utilisaient à tire-larigot pour remplir leurs outres-fictions, au point même de s'y noyer, d'y dissoudre l'éventuelle histoire qu'ils auraient voulu écrire et d'inonder, pour certains, leur crédibilité artistique. mais le
siècle est friand de ce genre de
suintements-qui-remplissent (ceux-là même qui font naître en lui, de façon putassière, un sentiment de proximité avec l'oeuvre, jusqu'à faire poindre l'idée qu'il est lui aussi capable d'uriner les mêmes soupes, sorte de culturo-réalité qui aurait voulu en vain se distinguer de sa consoeur télévisuelle par des poses lit-terreuses), alors cette mélasse ne cesse de se répandre dans les librairies, à notre plus grand dégoût, mais finalement à notre plus grande indifférence. tels des autistes ou autres philosophes abscons de la chose métaphysique, nous nous obstinions désormais à remonter au flux fictionnel brut, si tant est qu'il puisse vraiment exister. cependant, le leitmotiv de nos agissements dans l'Asile-sim était l'expérimentation, aussi ce genre de procédé y était tout à fait légitime.
nous sortîmes.
c'était à chaque fois une surprise de constater à quel moment de la journée nous émergions dans la ville. [...]